Asie / Cambodge

L’Enfer

En écrivant ces quelques lignes, je me sens très loin de l’enfer. On semble plutôt être dans un paradis. Un paradis qui apparaît sous le nom de Koh Rong Samloem. Une île. Assez loin de la côte. Entourée d’eaux turquoise. Un village de pêcheurs sur la pointe de l’île. Aucune voiture, aucune rue, aucun bitume. Du sable, de la jungle. L’électricité vient par intermittence, habituellement vers 18 h, pour éclairer un peu l’île. On partage notre petit bungalow avec Gustave et sa progéniture. Gustave mesure 8 pouces de long, est bleu et tacheté de petits points rouges. Gustave est un gecko. Comme tous les spécimens de sa race, il émet un cri, comme s’il était un Pokémon. Il crie son nom à plusieurs reprises, toujours au milieu de la nuit, comme une trompette. « Gêêêêêêêê Kôôô ». Notre douche est une « bucket shower », c’est-à-dire un gros tonneau rempli d’eau avec un petit récipient pour pouvoir se rincer en se lavant. On semble être sur une île à la Robinson Crusoë. Toujours nu pied, la plage est devant nous. On oublie internet, on oublie l’eau courante. On oublie l’heure. On oublie le temps. On oublie aussi que le Cambodge a été à un moment dans l’histoire la reproduction de l’enfer.

Avant d’arriver sur le territoire khmer, nous avions lu un peu sur le Cambodge, quand nous sommes tombés sur le livre désarmant de Loung Ung, « D’abord ils ont tué mon père ». Ce récit est l’histoire de l’écrivaine depuis la prise de Phnom Penh le 17 avril 1975 jusqu’à l’arrivée des Vietnamiens en 1979. Plus de 2 millions de personnes ont été assassinées par les Khmers rouges. Les Frères Numérotés, les têtes dirigeantes de l’Angkar, ont pris d’assaut la capitale pour éliminer le venin du capitalisme, pour retourner à la terre, pour faire du Cambodge un énorme camp de travail. Tous les ennemis des Khmers rouges, anciens fonctionnaires, intellectuels, professeurs, moines, étaient éliminés par des pratiques barbares. Les Riels, l’argent, ne valaient plus rien. Les titres des propriétés n’existaient plus, car tout appartenait au bien commun. Les livres disparurent. L’imprimerie disparut. Le peuple khmer était soumis à des travaux forcés, à la famine, à la torture. Le pays se ferma au monde en devenant un État totalitaire et guerrier. En 1975, le Cambodge a basculé en enfer.

Il faut savoir que les Cambodgiens sont Khmers. Et les Khmers parlent le khmer. Les Khmers rouges n’étaient pas une ethnie distincte, la couleur désignait seulement l’allégeance à une organisation politique. L’utopie de la Révolution du Peuple Nouveau avait éclos quelque part entre l’appartement du 28 rue St-André-des-Arts et les cafés du boulevard St-Germain-Des-Prés, à Paris, plusieurs années auparavant, par Saloth Sâr, Leng Sary et Khieu Samphân qui y étaient tous étudiants. Saloth Sâr deviendra par la suite Pol Pot, le frère numéro 1. Celui-ci sera tué plusieurs années plus tard par le bourreau Ta Mok, un autre Khmer rouge. Il sera pendu et son corps brûlé sur un amas de vieux pneus. On est vraiment loin du film « La Grenouille et la Baleine ».

Lorsque nous sommes arrivés dans la capitale bruyante et fleurie qu’est Phnom Penh, un sentiment de compassion envers les Khmers est vivement apparu. Je ne pouvais m’empêcher de penser à ça. Mais malgré tout, les Cambodgiens sont incroyablement souriants, ils ont un très grand sens de l’humour. Les chauffeurs de tuk-tuk sont les porte-parole de ce peuple, car ce sont les premiers à qui on a affaire en arrivant dans la Perle de l’Asie. « Hey, where do you go? » « I want to go in Bangkok! » Et les 6 chauffeurs autour rient, car ils aiment rire. Ils se plient en deux, ils me donnent des tapes dans le dos, se ressaisissent : « Ok, for 3 $, I’ll bring you to Bangkok, ok let’s go. » « 3 $!!!! It’s really expensive. You want to buy a new tuk-tuk? » Et ça repart. Ils rient, nous serrent la main et nous laissent partir en nous souhaitant « Saam Nang Laaaaaa », qui veut dire « Bonne chance ». Car la chance est très importante ici. Peut-être est-ce un héritage de leur lourd passé…

Et ce lourd passé se traduit maintenant en attrait touristique, car on peut visiter à quelques kilomètres de Phnom Penh les « Killing Fields », où il reste encore des crânes et des ossements. On peut aussi visiter les locaux de l’école Tuol Suol, où plus de 12 000 personnes ont été éliminées. Nous n’y sommes pas allés. On se posait beaucoup de questions. Est-ce que ce genre de tourisme ne fait qu’alimenter un passé trouble et macabre? Est-ce vraiment nécessaire? En plus que les gestionnaires de ses attraits ne sont pas Khmers, ce sont des étrangers qui en tirent profit, et non ceux qui ont subi ces horreurs. (Les Killing Fields sont administrés par une compagnie japonaise.) Et qu’est-ce qu’en pensent vraiment les Cambodgiens? Ne préféreraient-ils pas mettre tout ça derrière eux? Dans le doute, on a préféré s’abstenir. Même si les chauffeurs de tuk-tuk tentent d’amener le plus de touristes possible aux « Killing Fields »(le prix d’une course aller-retour est de 20 $, ce qui est très payant pour eux), ça ne veut pas dire qu’ils ont fait leur deuil. Tsé veut dire, on n’en revient pas encore de la crise du verglas en 1998 au Québec, donc imaginez un génocide…

Quelques jours plus tard, nous nous sommes dirigés vers Kampot, à 4 heures de Phnom Penh. Au Laos, tout semblait être à 10 heures de transport. Au Vietnam, tout semblait être à 6 heures de transport. Ici, au Cambodge, tout est à 4 heures. Ça fait du bien, des courtes distances! Kampot est une ville coloniale française. Tout près, à 20 km, se retrouve Kep qui est reconnue pour les crabes qui baignent dans sa baie. Nous avions notre pied à terre à Kampot, et nous avions une moto pour aller manger du crabe. Et pas apprêté n’importe comment! Non! Mesdames, Messieurs, je vous présente le crabe de Kep au célèbre poivre de Kampot. Et j’aime bien imaginer nos « vedettes culinaires » qui en mangent : Francis Reddy aurait sûrement (trop) joui d’extase en se pétant la tête dans le mur, Stéfano Faita aurait crié comme un malade à faire éclater ses propres tympans, Louis-François Marcotte l’aurait mangé avec une attitude trop cool en n’oubliant pas de mettre sa plus grosse montre, Ricardo en aurait gardé pour faire des lunchs à ses enfants et aurait pris des notes pour l’édition spéciale de Noël, Jean-François Plante se serait trempé les doigts dans la sauce seulement pour les lécher langoureusement, Christian Bégin se serait sûrement soulé en oubliant de manger le crabe, et Appolo aurait sûrement chialé.

Pendant 3 jours nous avons visité les environs de Kampot et Kep sur notre moto (avant de partir, on a pris le soin de tasser Christian Bégin qui se sifflait des verres de vin en quantité industrielle). Nous avons visité une ancienne station balnéaire française où se trouve un casino et une église abandonnés sur une montagne qui surplombe le golfe de Thaïlande. L’église semble sortir d’un film d’horreur sur l’exorcisme, tandis que, malheureusement, le casino a été « repatché », ce qui lui a enlevé un peu de panache et de fantaisie. Ensuite, nous nous sommes rendus dans un temple bouddhiste situé dans une clairière au milieu d’une montagne de calcaire. Pour y arriver, il faut traverser des grottes remplies de Bouddhas et d’offrandes. Nos 2 guides avaient tous deux 10 ans. Ils apprennent l’anglais à l’école, et ils ont la chance de le pratiquer avec les touristes, après leurs cours. Ils connaissent leur discours par cœur et le déblatèrent en canon, comme si le deuxième était un perroquet! Ça donne parfois des explications cacophoniques, mais tellement sympathiques! Même qu’ils ont appris quelques notions de français. Le timide Phuong veut devenir policier et l’espiègle Ling veut devenir professeure. Et quand nous sommes revenus, nous avons eu notre premier incident mécanique en moto : notre première crevaison. Je crois que c’est Bégin qui a voulu se venger, car on l’a poussé de la moto! Après 5 minutes, on a trouvé un garage… Hum… Je dirais plus un shack avec des gars qui gossent sur des motos!

Et voilà qu’après Kampot et Kep, nous avons amerri ici. La seule manière d’y arriver est par la mer. Comme a dit Doc Emett Brown en 1985 à son fidèle compagnon Marty McFly avant de retourner vers le futur : « Roads? Where we’re going, we don’t need roads! ». Sur cette île paradisiaque sans route, le stress est une notion qui n’existe pas. Le froid non plus. Aujourd’hui, j’ai pris le temps d’écrire le blogue, hier, j’ai dormi sur la plage, demain, je ferai peut-être du snorkeling, ou bien je commencerai à lire un autre roman ou alors j’irai au village pour montrer quelques accords de guitare au jeune Luong, on verra. Tout semble être le paradis ici. Et pourtant, je suis dans un pays qui a connu l’enfer. Le Cambodge essaie de raviver sa flamme, il essaie de renaître de ses cendres. Même si les lieux que nous avons visités depuis notre arrivée furent des endroits merveilleux qui ont su répondre à nos attentes, ce qui rallume vraiment cette flamme, c’est la ressource principale et si précieuse de ce pays, ce que les Khmers rouges ont tenté de détruire sans y parvenir : le peuple khmer.

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Un avis sur « L’Enfer »

  1. Salut les amis Gustave m’apparaît assez sympa , très très beau le Camboge surtout le garage ha ha c’est loin du Ultramar lâche pas toujours très intéressant

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