Asie / Cambodge

La Dernière Minute

Ce matin, j’ai quitté le Cambodge avec le même sentiment que j’avais avant d’arriver. Hier soir, Siem Reap a sombré dans le noir : une panne électrique généralisée a obscurci la ville. C’était romantique de voir les chandelles illuminer les hôtels et les restaurants. Sauf que sans les services d’un ventilateur ou d’un air conditionné, la chaleur est vite devenue insupportable à l’intérieur; il fallait sortir de nos 4 murs pour réussir à avoir un peu d’air frais. Nous étions donc assis à l’extérieur, dans le jardin, et nous parlions de notre dernier passage à Phnom Penh et à Battambang, ainsi que de la visite d’Angkor.

Avant d’arriver à Siem Reap, et en revenant de notre île déserte, nous sommes retournés à Phnom Penh. On a eu la chance de suivre un cours de cuisine khmère où nous avons appris à faire un fish amok (un genre de curry au poisson). Je pense même que le prof de cuisine ne voulait pas le dire, peut-être était-il trop ému, mais quand il a goûté mon plat, j’ai vu dans son visage une étincelle et sa face disait « Wow! Meilleur fish amok que j’ai goûté de toute ma vie, je peux mourir en paix. » Dominique pense que ça se passe dans ma tête, parce que je crois qu’elle est jalouse de mes talents culinaires. Mais moi, je l’ai vu la larme de bonheur qui coulait sur la joue du prof.

Et puis, puisque la bouffe occupe une partie importante de notre temps, on a décidé de passer à un autre niveau. « Tant qu’à être ici, on va vivre ça à fond! » Ça, c’était la phrase de motivation avant de manger un criquet bbq. Comment c’était? Croustillant. Pas juteux comme on pourrait se l’imaginer. Le gars qui nous en a offert à pris le soin d’enlever les pattes et les antennes, sûrement pour pas que ça nous reste pris entre les dents. Si c’était bon? C’était… hum… particulier. Il manquait un peu de bière pour faire passer le tout.

Le visa cambodgien tirait presque à sa fin, et nous gardions ce temps pour la visite d’Angkor. On a quitté Phnom Penh, et on a fait un bref arrêt à Battambang. Bon, tout d’abord, il faut mettre quelque chose au clair. Quand tu achètes un billet de bus pour une destination, et que le gars te dit que ça va prendre 5 heures, ajoute 2 heures de plus. C’est ça les transports au Cambodge! Donc 7 heures plus tard, nous sommes arrivés à Battambang (le nom de la ville est beaucoup plus intéressant que la ville elle-même, essayez de le dire à haute voix et le plus rapidement possible). Nous nous sommes payé l’Attrait touristique (avec un grand A) de la ville : le Bamboo Train. C’est quoi? C’est une plate-forme en bambou déposée sur deux essieux sur le chemin de fer, et tout est propulsé par un moteur 2 temps. Jadis, c’était très utilisé pour transporter du matériel entre les villages. Aujourd’hui, c’est très utilisé pour transporter des touristes entre les villages qui vendent des t-shirts du bamboo train. C’est assez intéressant, car ça va vite (peut-être pas assez vite pour rouler à 88 miles à l’heure et aller dans le futur) et ça a pas l’air vraiment sécuritaire. Comme il n’y a qu’une seule voix, quand deux trains se rencontrent, le moins chargé doit être démonté et déposé au bord des rails pour laisser l’autre passer. C’est comme La Ronde Khmer Style! (Et puis, trouvez-vous ça drôle dans la bouche de dire Battambang?)

Bamboo train à Battambang

Bamboo train à Battambang

On a quitté Battambang (je viens de le dire à haute voix en l’écrivant, je ne me lasserai jamais de dire ce nom) pour Siem Reap. Selon la théorie des transports cambodgiens, pour un bus d’une durée de « 3 heures », on doit ajouter 2 heures. Donc on est parti à 7 heures du matin, normalement on était supposé arriver à midi, mais… Crevaison! Après en avoir eu une à Kampot en moto et à Battambang en tuk-tuk, voilà que l’autobus en a une. Trois crevaisons en moins de 2 semaines! Je ne sais pas ce qui se passe, mais on dirait que les pneus ont comme un « fuck » avec nous autres.

Heureusement, nous sommes finalement arrivés à Siem Reap pas trop tard. Cette ville est située à quelques kilomètres au sud de ce que fût un jour la cité d’Angkor. On y retrouve les ruines, très bien préservées et très bien restaurées, de temples hindouistes et bouddhistes, tous faisant partie du patrimoine mondial de l’UNESCO. Le plus connu est le célèbre temple d’Angkor Wat, le bâtiment religieux le plus grand jamais construit. Ces nombreux temples ont été construits entre le 9e et le 14e siècle lorsque l’Empire khmer régnait sur la majeure partie de l’Asie du Sud-Ouest. Tout comme les rois européens, les rois khmers s’autoproclamaient comme étant la représentation de leurs dieux. Tous ces temples de la cité étaient construits de pierre ou de brique, matériaux destinés uniquement aux divinités. Le reste des habitations de la capitale étaient en bois. (C’est pour ça qu’il ne reste que les temples.) Pendant plus de 5 siècles, Angkor, la capitale du Kambuja (le pays occupé par les Khmers), avait une population de plus de 1 million d’habitants. Pendant ce temps, les capitales européennes n’étaient encore que des villages. Par contre, au 14e siècle, l’empire a disparu, et les raisons de cette disparition ne semblent pas être élucidées par les archéologues. L’hypothèse la plus plausible est celle-ci : de façon étrangement anachronique, les gens auraient déserté, car le dernier roi n’était nul autre que Sylvain Cossette…

Nous nous remémorions ces derniers jours, car nous retournions en Thaïlande le lendemain. Nous étions encore dans la pénombre, seulement éclairés par la lueur d’une chandelle. Phally, le gérant de l’hôtel-chauffeur de tuk-tuk-cuisinier-chef d’un projet humanitaire, est venu s’asseoir avec nous. Et on a discuté de son pays, de la vie cambodgienne. L’atmosphère semblait porter aux confidences. Phally a 23 ans et est l’aîné de 5 frères et 2 sœurs. Sa mère est décédée, et son père travaille à la ferme familiale dans la région de Battambang. Grâce à son maigre salaire, Phally permet à sa famille d’améliorer un peu son niveau de vie, même si parfois elle ne peut s’offrir 3 repas par jour. Phally fait partie des Cambodgiens chanceux d’avoir un bon emploi dans l’industrie du tourisme. Il aimerait beaucoup aller à l’université étudier en tourisme, mais ça coûte 600 $ pour une année scolaire. Une somme astronomique pour les Khmers. Le salaire minimum dans le secteur du textile est de 60 $ par mois, et de 100 $ par mois pour un professeur. Phally n’aime pas son gouvernement, il sait qu’il ne fait rien pour le peuple. Hun Sen, un ancien Khmer rouge, est le premier ministre du Cambodge, et il a la réputation d’être corrompu. L’été dernier, il y a eu des élections où le résultat du vote semble avoir été trafiqué afin qu’il puisse reprendre le pouvoir. Il a vendu le territoire cambodgien aux compagnies étrangères et à d’autres pays. Total, une compagnie de pétrole, possède les eaux du golfe de Thaïlande à l’intérieur de la frontière. Les Chinois font comme au Laos, et se servent à plein gré. Phally sait que les habitants de son pays méritent mieux. Ses amis et sa famille aussi le savent. Mais avec la guerre d’Indochine, la guerre civile et le génocide par les Khmers rouges dans les années antérieures, les Cambodgiens semblent vouloir un peu de paix. Hun Sen a déclaré en 2011 que si les Cambodgiens voulaient faire une révolution à la « tunisienne » qu’il allait « fermer les portes et battre le chien à l’intérieur ». Il y a de quoi avoir peur. Mais on voit dans les yeux des Khmers un genre d’espoir, on sent qu’ils veulent le bien de tous. Ils savent que leur peuple est capable de faire de grandes choses comme leurs ancêtres de l’Empire khmer à l’époque du Kambuja, lorsque la capitale d’Angkor brillait dans l’Asie du Sud-ouest.

Plusieurs minutes se sont passées à discuter avec Phally. L’électricité est revenue. Il était temps d’aller se coucher, car on prenait un bus de 4 heures tôt le matin pour aller à la frontière.

Ce matin, on a donc pris le bus. En chemin, on a vu un accident sur la route. Dur à regarder, deux voitures impliquées, et un homme gisait sur la voie. Je vais m’abstenir de décrire la scène que j’ai vue. Pourquoi je vous parle de ça? Ça m’a fait rappeler ce que disaient Nzoua (au Laos), Loan (au Vietnam), Thong (au Vietnam), Phally et tous ceux qui ont croisé notre route. Tous étaient d’accord pour dire qu’ici, en Asie, l’homme est souvent le gagne-pain principal et la femme a le rôle de s’occuper de la famille et d’offrir un petit revenu d’appoint. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ce que la mort de cet homme entraînera dans sa famille. C’est tellement désarmant, on se sent si impuissant.

Ce matin, j’ai quitté ce pays comme j’y suis entré, avec un sentiment énorme de compassion jusqu’à la dernière minute…

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