Asie / Myanmar (Birmanie)

Histoire no. 3

Histoire no. 3 

On arrive à Mandalay. Après 8 heures de route, dans un bus trop neuf et trop parfait pour le portrait du pays que nous avait offert Yangon. Au terminus poussiéreux, bondé de gens et d’autobus, les chauffeurs de taxi et les porteurs de bagages se ruent devant la porte. Pour sortir, il faut jouer du coude. Étrangement, on semble invisibles à leurs yeux; ils ne nous prêtent aucune attention. Mais on récupère nos sacs et on s’aperçoit que 2 ou 3 chauffeurs nous attendent dans le détour, flairant la bonne affaire, évidemment.

Notre hôtel est impersonnel, le staff est sympathique, la chambre est ordinaire (pas crasse, seulement ordinaire). Comme d’habitude. Le gérant nous fait un bon prix. On est à la basse saison, ça parait. Disons que Mandalay n’est pas inspirante en arrivant. Mais avant de juger trop vite, faut toujours prendre le temps d’explorer. Et surtout, lorsqu’on n’a pas d’attente, on devient beaucoup plus ouvert.

Tout près de notre hôtel se retrouve le marché Zeigyon. Paraitrait-il qu’on peut y faire de bons deals. Mais encore faut-il les trouver. Car c’est immense, c’est labyrinthique et c’est plein à craquer. Un homme est venu à notre rencontre. Il est grand et costaud. Il est très sympathique. Il a une chemise bleue, et des pantalons (chose assez rare pour un Birman). Il a des bagues à tous les doigts des deux mains. Et des chaînes et des pendentifs dans le cou. Il semble avoir été séparé à la naissance de René Angélil et doit être âgé de 50 ans. Évidemment, les présentations se font dans un anglais impeccable. Dans ces moments, on se demande toujours si on va se faire prendre dans une arnaque. On se demande ce qu’il veut. Mais parfois, il faut arrêter de douter, car la plupart du temps les arnaques se sentent à 1000 lieux à la ronde. Très souvent, les gens veulent seulement parler, ils sont curieux, et ici, au Myanmar, ils en ont gros sur le cœur.

Quelque part dans le marché Zeigyon de Mandalay...

Thein nous explique qu’il est pharmacien comme son grand-père. Il se rend régulièrement dans le Nord du pays pour aller aider la tribu Naga.  Une tribu qui pratique encore (en secret) le « head hunting ». Hé oui! Comme la tribu Kalinga aux Philippines. Sauf qu’ici, ça se fait encore. Les Nagas n’utilisent pas la monnaie nationale, ils font plutôt du troc. Donc, en échange de ses services et des médicaments qu’il apporte, Thein obtient des colliers, des chapeaux, des statuettes, etc. Et il revend tout ça au marché Zeigyon. Il nous a amené à sa « boutique », si on peut appeler ça comme ça. On l’a suivi : on a monté des escaliers, on a tourné à gauche, à droite, continué droit devant, tourné encore à gauche, on est entrés dans une boutique d’apothicaire, on a tourné une fois de plus à gauche, passé plusieurs stands avec des sacs en jute remplis de différentes épices, pour finalement arriver à son stand. On était rendus creux dans le marché. Il y avait des stores en bois, la lumière du soleil qui les traversait, et la poussière qui flottait. C’était une ambiance assez mythique. Comme dans les films! Thein nous a montré sa « paie » : des couteaux avec des manches en os d’éléphants, des couronnes en dents humaines, des boîtes à rubis… Et il nous a raconté l’histoire de chaque pièce.  On était convaincus que ça allait coûter une fortune, mais c’était étonnement abordable. Ces articles pourraient se vendre à des prix exubérants chez nous. On a fait un peu d’affaires, on a négocié, et on a acheté quelques souvenirs. On a discuté encore un peu. Et il s’est confié…

Thein nous a raconté que lorsqu’il était jeune, il voulait devenir pilote d’avion. Il possédait un Volkswagen Beetle, et se rendait à l’école en voiture. Son père était un riche homme d’affaires; il était propriétaire une station de service. Le matin où la junte a pris le pouvoir, Thein a vu sa voiture se fait confisquer par des soldats. Son père a dû fermer boutique, car il faisait trop d’argent. Son grand-père a été jeté en prison et y est resté pendant 5 ans, car il avait lui aussi un commerce. Son rêve de devenir pilote d’avion s’éteignait ce matin-là : la famille n’avait plus les moyens de l’envoyer étudier aux États-Unis. « I hate my government, and this morning, I went to school by foot! ». Myanmar ou Birmanie?   « Who cares? Just words. »

Après le marché, on a fait comme les Birmans, on a été prendre le thé. On est retournés à l’hôtel pour faire quelques recherches pour notre prochaine destination. En cherchant sur l’internet trop lent et dans notre Lonely Planet Southeast Asia On A Shoestring datant de 2012, on découvre que la page couverture de notre guide montre le plus long pont en tek au monde, qui relie un village sur une île à la terre ferme. Il y a un monastère juste à côté, et les moines se promènent sur le pont au coucher du soleil. On réalise que ce pont se situe à quelques kilomètres de Mandalay. On réalise juste à temps, car on est déjà en fin d’après-midi. On saute dans un taxi.

Le pont de tek U Bein, à Mandalay

Notre chauffeur se présente, Chin Win. Il nous raconte l’histoire de Mandalay. Contrairement à plusieurs chauffeurs de taxi, il ne tente pas de nous amener dans une pagode ou dans un marché en chemin. Il veut seulement parler avec des étrangers. Et faire un peu d’argent avec la course, bien sûr. On arrive au pont. On va se promener. Comme c’est la basse saison, on est capable de compter le nombre de touristes occidentaux sur une main. Et dans ce temps-là, on devient des stars. Les touristes asiatiques, les moines et les Birmans nous prennent en photo. Certains sont discrets, d’autres moins.  Certains nous arrêtent, ils voudraient tellement nous jaser ça, mais malheureusement, ils ne parlent pas anglais.  On sent qu’ils ont quelque chose à dire, mais ça sort juste pas. En fait, oui ça sort, mais en birman, tsé! Ils nous demandent d’où on vient. Je leur réponds ma traditionnelle et internationale blague bien rodée qui a surtout fait ses preuves au Cambodge et aux Philippines : « I’m from Myanmar. »  Succès garanti! On se dit « Nice to meet you », on se fait un high five, on se sert la main, et on se dit « Tata », au revoir dans leur langue. Après avoir joué aux vedettes, on a pris une bière pour regarder les moines se promener sur le pont au coucher du soleil. C’était calme et paisible. Et ça nous a fait des sacrées belles photos!

Le pont de tek au coucher du soleil

On est retournés à notre taxi. Chin Win nous voit, se lève, défait la boucle de son longyi, rattache son longyi, nous sourit avec ses dents rougies et nous demande : « You liked ? »  On retourne à l’hôtel. Chin Win semble en feu. Son ton est un peu moins doux. Il s’enflamme en parlant de la situation dans son pays. « We don’t have education. We don’t have money. We need hope. Aung Saan Suu Kyie, she’s the hope. » Myanmar ou Birmanie? « Myanmar or Burma, that’s not important… The most important thing is to build a country… now and rapidly. » Et avant de sortir, Chin Win reprend son ton délicat et respectueux. Il me dit : « Thank you for this discussion. It was a privilege to discuss with you, an honnor! ».

On est vraiment tombés sous le charme de ce jeune homme de 29 ans. Le lendemain matin, à 5 h 30, on a donc réutilisé ses services pour nous rendre dans un marché assez spécial et unique. On a visité le marché de jade de Mandalay. Des dizaines et des dizaines de kiosques alignés y offrent des pierres polies, des pierres brutes, des petits cailloux, des gros cailloux. Certains vendeurs ont de petites plateformes de bois, d’autres n’ont que des bâches posées par terre. Les connaisseurs examinent les caractéristiques des joyaux avec leurs lampes de poche. Nous sommes des intrus, car on est les seuls blancs becs de la place.  Et il en a du monde qui magasine, espérant trouver LA pierre de jade. Les gens qui tiennent les kiosques arrosent les pierres pour qu’elles soient plus reluisantes. On voit des groupes d’homme qui comparent leurs achats. D’autres négocient. On est tenté d’en acheter, mais faute de rien n’y connaitre, on ne veut pas se retrouver avec de la vitre verte. On laisse tomber. On retourne à notre taxi. Chin Win nous voit, se lève, défait la boucle de son longyi, rattache son longyi, nous sourit avec ses dents rougies et nous demande : « You liked ? »  On retourne à l’hôtel.

Marché de jade

En moins de 12 heures, deux Birmans nous ont confié que leur pays a besoin d’aide. Que leur pays est triste. Ils semblent vouloir que les étrangers comprennent leur détresse, qu’ils soient solidaires. Et ils sont la voix de ceux qui n’osent pas parler.

Ça fait même pas une semaine, et on est rentrés au Myanmar comme jamais on est entrés dans un pays. On a hâte de voir la suite des choses…

À suivre…

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