Asie / Inde

Le calme avant la tempête

Ce soir, on quitte Mumbai. Ce soir, on fera face à un énorme obstacle. Ce soir, on va prendre un train de nuit de 20 heures, de Mumbai à Ajmer, au Rajasthan, dans le nord de l’Inde. Même si on s’en est claqués des bus défoncés en Asie du Sud-Est, sans confort, avec des coquerelles, bondés, puants, sans air, trop chauds, trop lents, trop longs… Même si on s’est aussi déjà claqué 12 heures dans la boîte d’un pick-up au Laos sur une route remplie de nids de poule (ou étaient-ce des nids d’autruche?), sur une route qu’on aurait pu qualifier de ferme tellement on y retrouvait d’animaux, ou bien de salon car les gens s’y asseyaient en plein milieu. Mais à toutes les fois, c’étaient des décisions très assumées et on avait l’énergie pour le faire. Mais là, ça nous tente vraiment pas. Comme avait dit Joselito Michaud en pleine dépression : « On prend toujours un asti de train! »

Gate of India, de Mumbai

Gate of India, de Mumbai

Quand on a acheté ces deux magnifiques billets à Chennai, le train de Mumbai à Ajmer était plein depuis des lustres. Toutes les meilleures classes étaient déjà réservées. Heureusement pour nos faces de touristes, la Indian Railway offre aux visiteurs la chance de pouvoir utiliser ses services en gardant une couple de billets pour nous, grâce à ce qu’on appelle le Tourist Quota, pour la plupart des grosses destinations. Sauf que… (En Asie, une affaire que j’ai appris sur le tas, c’est le « sauf que… »; quand tu penses que tout sera parfait, oublie ça. Il faut apprendre à vivre avec l’imparfait. C’est ce qui transforme parfois les choses anodines en une aventure de malade mental) Donc je disais… Sauf que les seuls billets disponibles se retrouvaient dans la classe SL… Comme avait dit Rita Lafontaine lorsqu’elle commentait un match de la UFC à RDS: « C’est mieux d’avoir une place en SL qu’une chlamydia. »

C’est quoi la classe SL? C’est la classe avec couchettes la plus basse. Celle sans air climatisé, celle pour les pôôôvres. Lorsque nous planifiions l’Inde, nous avions écrit à des amis qui ont déjà visité le pays. Il y avait dans leurs réponses beaucoup d’opinions différentes, de la haine à l’amour, de l’émerveillement à l’écoeurement. Mais tous (sauf une seule amie à Do) étaient unanimes : si vous pouvez éviter la classe SL en train, évitez. Bon, pis là, on s’est retrouvés face à ce dilemme. Au fait, pourquoi éviter ça? « Personne dort, ça parle toute la nuit, la lumière reste ouverte, il y a du monde qui ne sont pas supposés être dans la classe SL qui viennent y dormir, les toilettes sont dégueulasses, ça pue, faut que tu check tes bagages, il fait froid, il y a plein de quêteux, alouette! » Vous voyez le genre? Ce qui est tout le contraire des autres classes plus élevées (et plus chères) où la compagnie fournit les draps et les oreillers, en plus des wagons à air climatisé (comme le train de nuit que nous avions pris de Panaji à Mumbai). Mais bon, on aurait pu regarder d’autres dates, mais on ne voulait pas manquer la foire de chameaux de Pushkar dans le Rajasthan. Dilemme : le train de 20 heures à même pas 20 piasses pour deux ou ben l’avion de 1 heures à 230 piasses pour 2… Ha pis fuck, on y va en train… Et c’est aujourd’hui que nous allons subir les conséquences de nos actes. Mais comme avait dit Samuel de Champlain en arrivant sur le lieu qui deviendra Québec : « Quand tu traverses l’Océan en bateau à voile comme moi au lieu de prendre l’avion, c’est beaucoup plus long et moins confortable, mais dis-toi que tu vas pouvoir manger une poutine galvaude chez Ashton en arrivant. »

Mais avant toute cette histoire de train, nous avons vraiment pris le temps de relaxer. L’Inde s’est montrée très apprivoisable. Le calme avant la tempête, je crois. Parce qu’on a été très choyés en terme de « pas de stress » et de « sacrage de paix ». Je n’aurais jamais cru dire ça de l’Inde. Parce qu’avant de prendre ce train de Mumbai, nous avons été à la plage. Probablement la dernière plage de notre voyage, après une très longue série. Alors, on en a profité, on a étiré la sauce. C’est sûr que ce n’était pas les plages des Philippines (qui sont rendues nos normes, malheureusement), mais la plage de Om Beach de Gokarna en torchait beaucoup d’autres que l’on a visitées. L’ambiance était vraiment « vacances ». Personne tentait de vendre un tour de bateau ou une activité. C’était « fait dont ce que tu veux pis profite de notre bord de l’eau ». La bouffe était bonne et vraiment pas chère. Habituellement, les restos de touristes de bord de plage sont assez dégueulasses à des prix aberrants. Mais à Gokarna, c’est le contraire. Comme étranger, t’es vraiment bien traité. On y va pas que pour la plage, on y va pour l’atmosphère. Imaginez le portrait : il n’y a pas de route qui longe la plage, les tuk tuks laissent leurs passagers à l’extrémité, au sommet d’un rocher. Les gens doivent donc descendre des escaliers et marcher les deux pieds dans la sable pour se rendre à leur destination. Ok, on est loin d’un resort à Cuba, mais comme dirait Fidel Castro : « Mi casa es su Resort. »

Comme toute bonne chose a malheureusement une fin, on a dit au revoir à notre dernière plage. On a accroché le costume de bain. On a accroché aussi le fait de marcher nu pied pendant 7 jours de suite (aucune gougoune ni soulier n’a été porté durant cette période), comme on faisait à Port Barton aux Philippines ou à Koh Rong Saloem au Cambodge. Quand on sait que c’est la dernière plage, ça sent la fin… On a quitté le petit village sympathique de Gokarna pour se rendre à Panjim (pour les Indiens), à Panaji (pour les blancs-becs), la capitale de la province de Goa. Héritage de la colonisation portugaise, Panjim est encore une fois très, très relaxe. Et très propre. (Trop propre?!). Il y a en plein milieu de la ville un beau parc pour s’étendre sur le gazon, ce qui est rare en Asie. L’architecture portugaise y est très présente. Les vieilles Vespas sont nombreuses à parcourir les rues étroites. Et où sont les vaches au fait? Elles se sont transformées en chats, je crois… Anyway, on est-tu encore en Inde? Encore une fois, l’Inde nous a dévoilé un de ses nombreux visages. Chaque province, chaque ville, chaque village est différent. Chaque endroit ici est un nouveau monde, un nouveau mélange de culture, une nouvelle langue. L’Inde est éclectique. Et Panaji donne pas sa place. Comme avait dit Robocop : « Avec mon corps de robot pis ma face d’humain, je suis assez éclectique. J’ai un gun, je suis un tough, mais, asti, je me nourris de purée pour bébés. On s’entend-tu que j’aimerais ça que Ricardo me fasse un bon steak! »

Bon! Le calme après la tempête. Gokarna et Panaji dans le rôle du calme, Mumbai dans le rôle de la tempête…? Hum… Oui et non. L’histoire là-dedans, c’est que lorsque nous avons quitté Panaji pour Mumbai, c’étaient les festivités de Diwali. Et qu’est-ce que Diwali? C’est comme le Noël de la religion hindouiste. Diwali est la fête de la lumière, pour que les démons disparaissent et laissent place aux bons sentiments de la nouvelle année qui s’annonce. C’est leur plus importante célébration. Et comme Mumbai est une ville très progressiste et est le cœur des affaires en Inde, beaucoup des habitants sont en congé. Ils quittent la ville, retournent voir leur famille dans leur village, partent en vacances. Mumbai semblait assoupie à notre arrivée. Il y avait même des jeunes qui jouaient au criquet dans les rues désertes de cette ville qui a la réputation d’être la plus congestionnée de l’Inde. Sauf que… Sauf que peut-être qu’il n’y avait pas grand activité automobile, mais il y avait des pétards et des feux d’artifices qui pétaient de partout. Pas des petits pétards de tapettes, on aurait dit des bombes qui explosaient. De quoi rendre sourd! Mais en général, Mumbai était très calme. On est vite tombés en amour avec la ville. Une des plus belles villes d’Asie, selon moi, très agréable pour flâner. L’architecture britannique est omniprésente et très bien conservée. Et oui, il y a des vaches en plein cœur de la ville. Comme avait dit François-Xavier Montmorency de Laval : « Mumbai a peut-être des vaches, mais, nous, un jour, on aura des douchebags qui se promèneront librement sur la 15 pis la 440. »

Encore une fois, on dirait que l’Inde fait par exprès, on dirait que la tempête n’arrive pas. Le mythique bordel et l’intensité, où sont-ils? Oh oui, on était peut-être à côté de nos pompes à Madurai le 1er octobre, mais on a pris le temps de s’habituer. Là, on veut se faire rentrer dedans. On a alors décidé de visiter un des plus vieux bidonvilles de Mumbai. On a engagé un guide qui travaille pour une ONG (Reality Tours). Presque tous les profits de cette ONG sont réinvestis dans le « slum ». On s’est beaucoup questionné avant d’aller voir ça, on se disait que ça faisait un peu zoo. Mais en faisant des recherches, on a découvert que l’ONG en question aide beaucoup le « village », que les habitants du bidonville sont d’accord avec les visites et que c’est interdit de prendre des photos. (Prenez note que les photos suivantes du bidonville sont une courtoisie de l’ONG Reality Tours) Donc, un matin, on s’est retrouvés dans un slum en plein cœur de Mumbai. Dharavi (c’est son nom) a une population de 1 million d’habitants répartie sur un territoire grand comme Central Park. C’est très bien organisé. Il y a des marchés, des magasins, des restaurants, des boulangeries, etc. Les habitants y trouvent tout ce dont ils ont besoin. Si on n’avait pas su que c’était un bidonville, on aurait cru être tout simplement dans un coin très pauvre. Avec nos idées préconçues, on s’attendait à voir des sols de terre battue et des constructions en carton. Mais non, la majorité des habitations sont en béton et beaucoup de familles possèdent un frigidaire. Pas de toilette, mais un frigo. C’est mieux que rien. Comme avait dit Patricia Paquin : « Dans vie, il y a 2 choses vraiment importantes : avoir un frigo pour que Louis-Francois me fasse à bouffer avec ses grosses mains et une attitude trop cool, et avoir un magazine avec ma face dessus à tous les mois. »

On y retrouve deux quartiers majeurs, celui des musulmans où se retrouvent les industries et celui des hindouistes qui est plus résidentiel. On y compte pas moins de 10 000 industries différentes. La plupart œuvrent dans le recyclage du plastique, de l’aluminium, de la peinture et du savon. Je ne vous parlerai pas des conditions de travail, qui sont affreuses. Disons que l’espérance de vie n’y est pas des plus élevée. Avec les activités industrielles, le slum génère des revenus de 650 millions de dollars américains par année. La plupart des hommes qui travaillent dans ces industries viennent du Nord de l’Inde et voient l’occasion de gagner 150 roupies par jour (2,75$), ce qui est mieux que les 60 roupies (1,10$) qu’ils gagneraient en travaillant dans les champs. Ils restent à Mumbai 8 mois par année et repartent à la saison des pluies dans leur village pour apporter de l’argent à leur famille. Comme leur salaire ne leur permet pas de se louer un logement dans le bidonville (un loyer y coûte en moyenne 3000 roupies par mois, soit 55$), ils dorment et vivent directement dans la shop. Oui, dans ce bidonville, les gens paient en loyer. Un autre préjugé qui vient de tomber. Du côté hindouiste, les ruelles labyrinthiques sont colorées par les saris qui sèchent, les enfants qui jouent, les chèvres qui dorment. Ceux qui ne travaillent pas dans les industries travaillent en ville comme chauffeur de tuk tuk, serveur dans un restaurant ou réceptionniste dans un hôtel. Comme avait dit Pierre et Yvette, les parents d’un de mes amis qui habite encore chez papa et maman : « Ha oui… 3000 roupie par mois… 55 piasses… Hum… Fiston, faut qu’on se parle… »

Bon, là je vous ai parlé des plus beaux côtés, mais on n’est quand même pas au pays des câlinours. Par exemple, l’accès à de bonnes conditions sanitaires est inexistant, surtout quand on pense qu’il y a 1 toilette pour 4000 habitants… Les écoles tenues par le gouvernement sont surbondées et pas d’une très grande qualité. Et surtout, pas obligatoires… Quand on regarde des enfants jouer au criquet sur un dépotoir, c’est dur de ne pas se demander quel genre d’avenir ils ont devant eux. MAIS. Mais, ce qu’on ressent pendant cette visite, ce n’est pas de la pitié. Ces gens n’ont vraiment pas une vie facile et ils travaillent extrêmement fort, mais ils ne font pas pitié. Parce qu’ils se relèvent les manches et essaient d’offrir une vie meilleure à leurs enfants. On ressent plutôt une énorme compassion et beaucoup de respect. C’est difficile à exprimer. Bref, un matin, on s’est retrouvés encore une fois dans un monde à des années lumières de Brossard. Mais visiter le slum n’a pas été la « tempête » que j’attendais, car j’ai réussi à voir le beau malgré la laideur. Peut-être que la dernière année a aidé à me faire une bonne carapace… Peut-être qu’on a passé différentes étapes pour être capables de voir le beau quand ce n’est pas évident… Comme disait Jordan Knight des New Kids On The Block : « Étape par étape, oh bébé! »

"Étape par étape, oh bébé!" -Jordan Knight

« Étape par étape, oh bébé! » -Jordan Knight

Et là, on attend notre train pour aller dans le Rajasthan. Il y a un peu plus de monde aujourd’hui à Mumbai. C’est lundi, certains reprennent le boulot après 4 jours de congé de Diwali. Plus de trafic, certes. Mais ce n’est pas l’apocalypse. Peut-être que la dernière année nous a finalement habitué aux « tempêtes »…. Peut-être qu’on prend le temps… Peut-être que l’Inde s’imprègne tranquillement en nous… Comme avait dit Gilbert Sicotte : « S’imprégner de l’Inde, c’est comme mon rôle de Jean-Paul Belleau, faut juste que tu apprennes à le comprendre, à te laisser embarquer. Pis après ça, t’espères secrètement de gagner un Métro Star pour te saouler au champagne pis te retrouver dans couchette avec Dorothée Berryman. »

Ceci dit, j’espère en avoir une bonne « tempête » en arrivant dans le train ce soir. Sinon, je laisse ça dans les mains du Rajasthan.

Pis comme dirait Jean-D : « Bon, ben, j’ai un train à aller prendre, ça l’air! »

La célèbre gare de train de Mumbai, CST Terminus (Victoria Terminus)

La célèbre gare de train de Mumbai, CST Terminus (Victoria Terminus)

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Pendant ce temps, le Rajasthan termine de lire cet article. Il prend une gorgée de son chai, et dépose son verre. On voit un léger sourire en coin. Il s’allume une bidee (cigarette indienne). Le Rajasthan se dit à voix haute : « Tu veux une tempête, p’tit prétentieux! Tu vas l’avoir en arrivant chez moi! Tu vas arrêter de jouer au coq. Je vais te rentrer dedans. Tu vas voir… Tu m’as pas encore vaincu, p’tit con! Je suis le Rajasthan quand même, le seul et l’unique Rajasthan! (Rires machiavéliques) »

À suivre!

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Un avis sur « Le calme avant la tempête »

  1. C’est fascinant de vous lire! Nos voyages sont tellement à l’opposé. Disons que l’Europe est pas trop dépaysante comparée à l’Asie. J’espère bien me payer un trip du genre éventuellement (et que ma p’tite nature y survivra) 🙂
    p.s. j’ai hâte de lire la suite!

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