Asie / Inde

Soixante et onze jours plus tard

Voilà! Notre 2 mois et 10 jours en Inde s’achève. Demain, on s’envole pour la Grèce. On va sûrement avoir un clash. Évidemment, parce qu’en ce moment, nous sommes à Delhi. Bruyante. Polluée. Sale. Bordélique. Dans ma tête, au moment d’écrire ces lignes, j’ai de la difficulté à imaginer qu’Athènes sera tout le contraire de ça. On dirait que mon cerveau s’est déprogrammé. On dirait que Delhi, Hanoi ou Manille sont devenues la norme. Mon cerveau me dit qu’à Athènes tu dois tout négocier, du taxi à la paire de bas. Qu’il doit y avoir 2 ou 3 rues agréables et le reste, c’est du tout croche. Que manger dans la rue entre une vache et un container de vidange, c’est la routine. Mais je sais que c’est ce 14 mois en Asie qui m’a déprogrammé, et une chance, sinon je serais resté dans mes idées nord-américaines, et c’est sûr que j’aurais pété un câble. Il y en a du monde au kilomètre carré en Asie, genre 4 milliards d’êtres humains. Et ils pensent vraiment pas comme nous. C’est sûr qu’il faut oublier tout ce qu’on a appris avant, parce qu’on est ailleurs. Anyway, l’Asie doit compter en gros la moitié de la population mondiale. Tandis que l’Occident doit héberger environ 1 milliard de gens; et là, je ne prends pas en compte l’Amérique Latine ni l’Afrique. Faque 4 milliards d’Asiatiques versus 1 milliard d’Occidentaux, on a le droit de se demander, c’est quoi la norme…

 

Et l’Inde nous a aidé à penser autrement. Surtout dans le train ou dans le bus… Pourquoi? Hé bien, si vous pensez avoir une balade paisible dans un transport en Inde, oubliez ça. Pas parce que le bus est inconfortable ou parce que le train est en retard de 3 heures, non. Parce que vous allez subir un interrogatoire digne d’un Guy A. Lepage sur l’acide. Ils posent plein de questions sur nous; ce que nous faisons, si on est marié, si on a des enfants. Les questions classiques des locaux à un touriste. Ensuite suit la deuxième période de question; notre salaire, le type d’industries dans notre pays, son économie, la politique, la religion… Soyez prêts à toutes éventualités. Et en Inde, il y a un éveil de la politique dans la population depuis qu’ils ont élu le nouveau premier ministre Modi; il semble être l’espoir qu’ils attendent pour redorer le blason de l’Inde. « Modi va montrer au monde que l’Inde est un pays qui a sa place aux côtés des pays occidentaux », « il va nettoyer l’Inde avec sa campagne Clean India pour avoir des rues propres et des services sanitaires adéquats comme au États-Unis ». C’est étrange, car si on se promène au Québec, et on parle de politique, c’est très rare de voir les gens unanimes sur le sujet. Mais en Inde, du Sud au Nord, dans un si grand pays (un des plus grands au monde), dans un pays avec différentes religions et cultures, tous semblent unanimes : Modi est l’espoir qu’ils attendent depuis Ghandi. Et si vous vous ouvrez à leurs interrogatoires et vous vous rendez à la deuxième période de question, ils vous le diront sans gêne. Anyway, la gêne, ça semble pas exister ici…

Après toutes ces questions, il y a un lien qui se crée, et on discute de tout et de rien. Même qu’une fois, un Indien m’a fait ma carte du ciel, juste parce que c’est sa passion. L’astrologie est très importante ici. Plusieurs décisions importantes sont prises en en tenant compte, comme la date parfaite pour se marier selon les signes des mariés. C’est beaucoup plus complexe que notre astrologie du Journal de Mourial qui ressemble à ceci : « VIERGE – ARGENT Vous en faites plus que Francis Martin, ces temps-ci, rock it AFFAIRES Ces temps-ci, c’est un peu de la marde, surtout quand tu pensais faire une bonne affaire en achetant la discographie complète de Sylvain Cossette aux puces de St-Pie-de-Bagot AMOUR Ouin, faudrait que tu changes ta face, c’est ben ça le problème SANTÉ penses-y, Elvis est plus en santé que toi, même si y est mort PLANÈTE Lune est en Verseau, Mercure est en Lion, mais, tsé, on s’en câlisse » On a aussi parlé avec des professeures émancipées, des couples retraités en vacances dans leur pays pour la première fois, des jeunes qui sont en amour mais qui ne pourront pas se marier parce que leurs parents n’accepteront jamais leurs relations car l’amour c’est superflu… Malheureusement, durant ces moments, on oublie de les prendre en photo, car ils sont si beaux et si vulnérables quand ils s’ouvrent à nous comme à un ami. Et tous ces merveilleux individus ont la question qui tue : « C’est quoi la différence entre l’Inde et ton pays? »

Euh… Vite de même… « Il n’y a pas de vaches dans les rues. » Ils rient. « Il n’y a pas de tuk tuk non plus. » « Ha non, pas de tuk tuk? Comment vous faites pour vous déplacer? » Ils ont raison, partout où nous avons été, que ce soit en Amérique Centrale ou en Asie, il y a toujours eu des tuk tuk… Mais mine de rien, cette question de différence qui semble très simple est quand même un peu compliquée, parce que tout est tellement différent, c’est ça l’histoire. Il n’y a pas que l’apparence extérieure, il y a les mentalités, les traditions, les religions, la politique… Un Occidental peut vivre dans le chaos à perpétuité car il s’adapte. Mais pour vivre dans un endroit loin de nos valeurs et de notre manière de penser, il faut se créer une carapace, apprendre à désapprendre ce qu’on a appris… Notre monde, notre Occident, nous a montré que 2+2=4. 2+2 ou 2×2 sont évidemment les liens les plus rapides et les plus simples pour se rendre à 4, et ce sont les premières équations auxquelles on pense. Mais ici, c’est souvent [(6×6)-35]x2]x2=4… Apprendre à se déprogrammer, apprendre à se rendre à un but par un autre chemin, oublier l’évidence…

Parlons-en des différences, des paradoxes et des évidences! On commence par le mythique, le majestueux, le grandiose Taj Mahal. Combien d’entre vous savez ce qu’est le Taj Mahal? On l’a vu en photo ou en vidéo depuis que nous sommes enfants. Il est entré dans notre subconscient. Et le jour où je l’ai vu pour la première fois en vrai, ce fut un moment intense. Parce que le Taj, c’est plus grand que nature. Un gros bloc de marbre rempli d’incrustations de pierres précieuses et semi-précieuses, âgé de 400 ans, et qui a l’air plus jeune que le Pont Champlain (ça c’est pas ben dure, même Janine Sutto a l’air plus jeune.) Mais c’est quoi le Taj? Certains diront : « Évidemment, c’est un palais! », d’autres diront : « Évidemment, c’est un temple! ». Ça me fait rappeler la scène dans Slumdog Millionaire, où Jamal se fait passer pour un guide au Taj et raconte n’importe quoi aux touristes. Je vais vous le dire c’est quoi… Le Taj Mahal c’est une… tombe. Hé oui, l’emblème de l’Inde est une grosse pierre tombale. L’empereur Shâh Jahân a fait construire ce temple pour sa femme décédée afin de l’honorer de son amour… Dans un pays où l’on préfère grandement les mariages arrangés aux mariages d’amour, on retrouve le monument le plus romantique au monde. Paradoxe quand tu nous tiens…

Oh! Mes amis! Je n’ai pas terminé. Oh que je n’ai pas terminé! Il y a cette petite ville sainte qui se nomme Varanasi. Le Gange, qui doit être le fleuve le plus sacré de l’Inde, et peut-être même du monde, est l’attraction principale de la ville. Et pourtant, le Gange doit être un des fleuves les plus pollués du monde. Ici, des milliers de gens viennent le vénérer. On y retrouve plusieurs ghâts (des escaliers qui descendent dans l’eau) sur la rive, sur plus de 3 km. Chaque ghât a sa « spécialité », comme par exemple, un pour la guérison, un autre pour la fertilité, etc… Les Indiens se baignent (ou se lavent) dans le fleuve pour se purifier. Certains boivent l’eau ou se brossent les dents… Les rituels qui sont chez nous cachés se passent ici à la vue de tous. Qu’est-ce que je disais? On se déprogramme. On réapprend. On oublie l’évidence, ici, c’est comme ça que ça marche. La mort est aussi un élément très présent à Varanasi. En réalité, c’est son principal élément. On l’affronte. On la vit. On ne la cache pas. La mort est loin d’être taboue ici, comparé à l’Occident. La mort semble quasiment plus importante que la vie. Selon les croyances, mourir à Varanasi est la finalité de l’âme. Mourir à Varanasi veut dire qu’il n’y aura pas de réincarnation, l’âme s’en va directement au nirvana, c’est la fin ultime. J’imagine qu’après une vie de misère, t’as plus ou moins envie de te réincarner. La mort à Varanasi, on la voit de près. Un des ghât est spécialisé dans le domaine funéraire. C’est la caste la plus basse de l’Inde qui s’occupe des morts. Lorsqu’on arrive par les rues labyrinthes pour se rendre à ce ghât, on y voit plusieurs cordes de bois empilées. On le sait, on le sent, qu’on arrive dans un lieu unique sur cette planète. Et on arrive sur la rive du Gange, plusieurs feux sont allumés. On y voit des buches placées en forme de lit. Soudain, un cortège arrive en courant et en criant avec un genre de civière en bambou… Avec un corps couvert de draps multicolores. Et ils trempent le corps dans le Gange, le découvrent, le placent ensuite sur le lit de bûches… Et ils y mettent le feu. Le corps brûle. On voit tout. Il y a peut-être 5 corps qui se consument par-ci par-là, et ce sera comme ça toute la journée et toute la nuit. Et dans les escaliers du ghât, les hommes prennent le thé, les enfants jouent, les vaches se promènent, les chèvres broutent sur les cendres fumantes. Pendant que la vie continue, la mort est devant tout le monde. C’est surréaliste. C’est paradoxal. C’est dans notre face. On est loin de chez nous où tous ces rituels funéraires sont différents et sont faits de manière très discrète. Nous on y va avec la délicatesse, ici, c’est cru. Les moments les plus intimes comme la mort sont à la vue de tous. Mais, il y a quelque chose de beau, de magique, d’unique à Varanasi. Ce doit être l’endroit le plus atmosphérique toutes catégories confondues que nous avons visité. On réalise beaucoup de choses et rien en même temps quand on voit ça. Il se passe quelque chose, mais c’est tellement à l’opposé de ce qu’on connaît, que le meilleur moyen de comprendre ce qui est entrain de se passer, c’est d’oublier d’où on vient pendant un instant. Et on se dit « On n’est pas la norme dans le monde… »

Ces derniers temps en Inde ont été teintés d’un mélange d’émotions. C’est dur de mettre des mots. L’Inde, c’est tout et n’importe quoi. C’est un pays très complexe qui peut sembler incompréhensible et incohérent. Quand on pense avoir tout vu, et quand on pense être capable d’en prendre toujours plus, l’Inde rentre dans le tas. Parce que l’Inde, c’est fascinant. Ce pays, on l’a vécu, on l’a senti, on l’a eu dans la peau. On l’a tellement dans la peau que tout est devenu flou dans notre « ancienne » vie. On a appris à vivre ici. On a appris à penser comme ici. On a appris à prendre le temps. Par contre, un moment donné, c’est ben correct de se laisser vaincre, de ne pas se battre, de juste laisser aller, mais l’esprit devient fatigué. Un moment donné, il y a un trop plein. Il faut prendre du recul. Beaucoup de recul. Et là, on est rendu là. Ça quand même pris 71 jours!

Et si je peux me permettre de répondre à la question que mon vieux copain m’avait posée dans son courriel « Pis c’est comment l’Inde? » Après 2 mois et 10 jours, voici ce que j’aurais dû lui répondre depuis le début : « Viens la vivre, tu vas tout comprendre! »

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