Amérique / Cuba

Le vernis

Montréal, 20 septembre 2015 

Moi et Do : « Hey tout le monde, on s’en va à Cuba!! »

Réaction n° 1 : « Ha ouin, vous, à Cuba??! Messemble que c’est pas votre genre… Tsé, les resorts pis toute… Surtout après l’Inde, après l’Asie… En tout cas, c’est vous qui le savez…  » (Clairement il y a un préjugé sur Cuba, et je l’avoue, on l’a eu nous aussi. Mais on a été au-delà pour vouère avec nos yeux!)

Réaction n° 2 : « WOW! AWESOME! YOLO! À quel hôtel? » (Drôle de questions, mais cet exemple est bel et bien basé sur des faits réels. Je me suis rendu compte qu’on pose cette question-là à ceux qui vont dans le Sud, jamais à ceux qui vont en France, au Maroc ou ailleurs dans le monde.)

Moi et Do : « Hey tout le monde, tranquilo, on s’en va en sac à dos et aucun resort ne sera testé. Anyway, ça l’air que la tourista, ça se pogne juste din resorts…  »

Vous savez, Cuba, c’est pas juste une culture de tout-inclus. Coudonc, il doit ben avoir quelque chose de plus que les resorts sur cette île-là, ou c’est moi qui est con?

Montréal, 25 septembre, Aéroport de Mourial, au comptoir d’enregistrement d’Air Transat.

Moi et Do : « Holà! » (on était déjà sur le party!)

Gars d’Air Transat : « Allo, vous allez où? »

Moi et Do : « Varadero, Cuba. » (On l’a dit en chœur et fort, il y a des gens qui ont applaudi et qui ont crié « Una cerveza por favor » en nous regardant pis ils sont partis à rire. Ils se sont fait des high five, ils ont pitché leurs chapeaux de cowboy Corona dans les airs, ils ont fait des pirouettes, ils ont épelé V-A-R-A-D-E-R-O, ils ont fait des figures de cheerleading. Gang de malades!)

Gars de Air Transat : « À quel hôtel? »

Moi et Do : « Heu… la Casa de Rolando, que ça s’appelle… »

Silence.

Moi et Do : « Sur la Calle 37, coin Avenida 1… »

Silence.

Gars de Air Transat : « Ha ben… Bon voyage? » (oui, oui, avec le point d’interrogation!)

Bref, selon sa face, on avait l’air de deux hurluberlus (j’ai toujours rêvé d’écrire ce mot-là) qui pensent que Cuba c’est plus que des resorts. Dans sa face, on pouvait déceler un peu de dégoût, comme si on avait une maladie venimeuse (on dit vénérienne, je sais). Coudonc, c’est quoi le problème avec notre manière de voyager?

Varadero-sur-lac, 25 au 28 septembre

Nous sommes assis dans un petit bar de coin de rue à boire des mojitos sur la rue pas super excitante et pas super trépidante de Varadero, qui est aussi interminable et prévisible que le dernier album de Sylvain Cossette (sérieux, la rue fait à peu près 7 km en ligne droite…). Notre casa se trouve dans l’ouest de Varadero. Avec les touristes cubains et hispanophones. Une contrée lointaine de la panoplie d’hôtels tout-inclus. Parfois, on croise des Québécois, ceux qui sortent de leur tout-inclus (ils semblent peu nombreux, ces courageux). Car quelques restaurants plus sophistiqués se retrouvent dans cette partie de la ville (avec des menus en français s’il-vous-plaît, c’est Pierre-Karl qui serait content). Ça fait 24 heures que nous sommes arrivés. On a compris assez vite l’Essence (avec un grand E) de Varadero : pas grand chose.  Oui, la plage est merveilleuse. Une des plus belles que j’aie vues. Mais tsé, je suis pas vraiment un gars de plage. Pis j’ai encore les plages des Philippines dans la tête. Alors j’ai fait le tour vite. Sinon, ben il y a des magasins de souvenirs, des magasins de souvenirs et encore des magasins de souvenir. Donc 24 heures plus tard, dans le bar, il pleut, ça me démange, je suis sûr que Varadero, ce n’est pas Cuba.

DSCN6315

Les Cubains que l’on croise, ceux qui vendent des cossins pis des tours de calèche, ne nous regardent pas. C’est bizarre, même avec nos faces de gringos qui sont plus proches de la face de Denis Coderre que de celle d’Enrique Iglesias (je sais, le monde est injuste), on passe plutôt inaperçus. Mais on comprend vite, quand on suit un couple avec leurs bracelets d’un tout-inclus : tous les Cubains se jettent sur eux. Nous, ils nous font un sourire et nous laissent passer. Le fameux bracelet! C’est le pire traître des touristes! Il faut quasiment avoir du courage pour sortir dans la jungle cubaine avec un bracelet rose fluo, parce qu’ils sont si faciles à repérer. Ils sont pas cons les vendeurs, ils savent que le fameux bracelet donne accès à une semaine avec bouffe et alcool dans un hôtel, ce qui doit être plus qu’une famille cubaine recevra en un an. Alors ils spottent les bracelets comme des pros, parce que c’est là que se trouve l’argent. À Varadero, le type de rapport avec les Cubains a un coefficient direct avec le bracelet: t’as le bracelet, tu es la cible, tu n’as pas de bracelet, tu es un ami potentiel.

DSCN6332

Mais je continue à avoir l’impression que Cuba n’est pas Varadero, au même titre que la pizza all-dressed de chez Pizza Hut n’est pas véritablement italienne. La ville semble être un imposteur dans l’état cubain avec ses restaurants chics destinés aux touristes. Parmi eux, on trouve le Beatles Bar, avec un  »Abbey Road » devant. C’est un peu contradictoire comme thème, surtout quand on sait que les Beatles ont été découverts au début des années 60 et que la révolution cubaine s’est faite en 1959… Alors la question que je me pose : « C’est quoi le lien entre les Beatles et Varadero? » Et la question qu’une bonne partie des Cubains doit se poser : « Who the fuck are the Beatles? » (Ils se demandent plus ça en espagnol, genre « Quien son las Beatles, mierda de puta? »). C’est comme si à Sorel, les Chinois étaient les plus grands touristes de la place pis qu’ils avaient leur Ching Chang Won Bar, ce grand artiste gréco-chinois qui a connu le succès avec sa chanson « Kwen Kong Wen Won? » (traduction libre : Michel fait un méchoui, tu viens-tu?). En tant que fier Sorelois de souche, je me dirais « Fuck c’est qui ça? Je m’en vais monter ma Civic pis faire du brake à bras dans la cour du centre d’achat. » On s’entend-tu que le Beatles Bar ou ben le Ching Chang Won Bar, c’est pour les touristes. On est assez loin du « Autentica Cuba » qu’on voit sur les autobus de la STM en plein mois de janvier à -40 °C.

On est dans un des pays les plus fermés au monde. Ça paraît pas trop vite de même, surtout si on sort pas de Varadero et de ses gros hôtels. Mais il y a un vernis. Un gros. Et il faut apprendre à le gratter. Il faut être prêt. Parce que nous, ça nous a explosé dans la face aussitôt que nous avons quitté Varadero. Enfin!

 

Trinidadododododudodudelé (hommage subtil à Normand L’amour), 28 septembre au 1er octobre

DSCN6520

Trinidad (et non Trinidadododododudodudelé, en passant) se situe au centre-sud de l’île. Entourée de montagnes et d’un grand lac (la mer des Caraïbes, je pense), Trinidad est un bijou parmi toutes les villes coloniales espagnoles d’Amérique latine, selon les experts en bijou parmi toutes les villes coloniales espagnoles d’Amérique latine. L’architecture restaurée de Trinidad est sa principale attraction. Les maisons sont colorées et les rues pavées sont belles. On y retrouve plein de restos, de galeries d’arts, de musées pis des vieux que tu payes 1 Cuc pour prendre une photo avec eux, qui attendrissent même les plus réticents (voir la preuve ci-dessous).

DSCN6594

 

(Pis y’a même un autre Beatles Bar, ce qui ne dépaysera pas les touristes en provenance de Varadero!)

Faque Trinidad, c’est ben, ben beau, mais pour nous, le big deal se trouvait hors des belles rues restaurées. Oui, l’architecture coloniale est présente, mais ça devient décrépi un poquito. En sortant du beau quartier de Trinidad, on découvre la vie cubaine. Tout le monde est dans la rue. À discuter. À rire. À s’obstiner. Ils vivent leur vie. On entend parfois des ‘Holà!’ qui nous sont destinés. Personne ne nous demande d’argent. Ils semblent bien contents de voir des touristes dans leur réalité. Les jeunes hommes font des courses à cheval. Les madames jasent sur leurs perrons. Les vieux campesinos en charrette nous saluent avec leurs chapeaux, comme dans le Far West. Tout le monde nous sourit. Les Cubains sont de vrais gentlemen, plus que Garou, Roch Voisine et Corneille réunis.

DSCN6460

Bref, quand on sort du centre restauré, on se rend compte que c’est loin d’être la majorité qui habite une belle maison coloniale et qui conduit un beau char des années 50. La vie a soudainement l’air plus tough. À 10 minutes à pied de la très populaire casa de la musica, les HLM tombent en ruine. Mais ça, le gouvernement espère fort que les touristes le remarqueront pas. Il ne faut pas oublier que Cuba est une sale dictature, les amis! Le touriste qui fréquente les resorts est dirigé, il est pris en charge. Un peu comme au Vietnam. Et un jour tu réalises que lorsque tu sors de la trail touristique très rôdée, il n’y a plus personne qui parle anglais, et plus personne pour essayer de t’embobiner pour te vendre des cigares ou un tour en calèche. Les gens font leur vie.

DSCN6540

Dans ces rues résidentielles, dans chaque pâté de maisons en fait, on remarque assez vite l’omniprésence de trois lettres : CDR. C’est quoi que ça veut dire CDR? Non, ça ne veut pas dire Claudette Dion Returns, mais bien Comités de Defensa de la Revolución.  Ce sont des comités mis en place en 1960 qui ont pour mission de protéger les intérêts de la révolution cubaine. C’est comme un club optimiste de communistes. L’inscription n’est pas obligatoire, mais mettons, fortement suggérée. À l’époque, tout le monde en faisait partie. Si t’en faisais pas partie, tu risquais de te faire des ennemis. Et ta vie risquait de devenir solidement plus pénible. Bref, c’était en gros juste pour s’espionner en « bonne camaraderie ». Et ceux qui stoolaient les autres obtenaient évidemment des privilèges. Le président de chaque CDR était choisi par le parti lui-même et devait, selon plusieurs journalistes, consigner et rapporter tous les comportements de ses concitoyens : qui fréquentaient-ils, quelles étaient leurs opinions, essayaient-ils de faire pousser illégalement trois carottes dans leur cour (jusque dans le milieu des années 90, c’était illégal de cultiver un jardin personnel)? Mais bon, les comités avaient aussi du bon. Ils mettaient en place des campagnes de vaccinations, s’occupaient de la sécurité de leur quartier et participaient à la distribution de la nourriture.

DSCN7256

Et aujourd’hui? C’est pas super clair. Aussi obscur que les circonstances qui entourent la séparation de Marie-Mai (sauf qu’un des deux sujet est plus intéressant, trouvez lequel). Les comités existent toujours et 8 millions de Cubains sur 11 millions en font partie. Concrètement, les CDR s’occupent toujours de la vaccination, de la sécurité, de la récolte des déchets, des dons de sang, etc. Mais, selon de nombreux observateurs et blogueurs cubains, leur influence sur la population est en chute libre. Le monde commence à être tannés on dirait. N’empêche, il y a toujours ce regard des autres avec lequel les Cubains doivent vivre, la peur de se faire dénoncer s’ils parlent trop. On a eu quelques discussions politiques avec des Cubains, toujours dans des endroits fermés, loin des oreilles indiscrètes, et toujours avec la précision, quand ils sentaient que leur cœur allait parler plus fort que leur tête, : ‘Esto es una discusion ilegal’ (Avez-vous vraiment besoin d’une traduction?).  Ils peuvent encore être emprisonnés pour ça, et lorsqu’on y était, c’était en octobre 2015.

Chez nous, on entend beaucoup parler des changements à Cuba. Les règles s’assouplissent, c’est vrai. Par exemple, en 2012, un couple qui voulait ouvrir sa maison aux touristes (le concept des casas particulares) devait verser chaque mois 200 $ par chambre au gouvernement. Quand tu loues ta chambre 20 $ la nuit, t’espères avoir beaucoup de touristes dans ta maison. Aujourd’hui, c’est plus facile. Ils doivent remettre 35 $ par mois, par chambre, plus 10 % de leur revenu. Les Cubains ont aussi le droit, depuis quelques années, d’acheter des voitures. Et combien coûte un char neuf, style Toyota Yaris, à Cuba? Autour de 260 000 $. Oui, vous avez bien lu. Et une vieille Lada 1981 toute rouillée, sans ceinture de sécurité avec des fenêtres qui s’ouvrent pas? 22 000 $. À Cuba, un ingénieur gagne 30 $ par mois. Un médecin gagne 25 $ par mois. Faque tsé… C’est-tu ça qu’on appelle un leurre?

Le peuple a aussi accès au Wi-Fi depuis août 2015. AOÛT 2015! Oui, les resorts offrent Internet depuis que Jeanine Sutto est née, c’est-à-dire en même temps que la roue.  Mais ça, c’était pour le confort des touristes. En plus, j’ai découvert que dans les resorts, ils pognent TVA. Je suis tombé sur le cul! Si j’allais dans un resort, écouter TVA serait probablement mon activité préférée, parce qu’avec mes oreilles de lapin à Mourial, je le pogne ben mal, surtout quand mon voisin fait son osti de vaisselle. Faque je l’écoute pas souvent, pis on dirait que mon voisin passe sa vie à laver son osti de vaisselle. Pouvoir écouter TVA sans grichage, ça serait un sale dépaysement, je l’avoue.  Mais, pour revenir à Internet, j’ai trouvé ça ben drôle de voir les gens se ramasser dans un parc devant la boutique du fournisseur du service, tous rivés à leurs cellulaires. Mais tsé, dans ces gens, il devait y avoir beaucoup de touristes hispanophones, et quelques rares Cubains qui font parti d’une classe supérieure qui peuvent se payer le service. Parce que les Cubains payent leur accès Internet 2 Cuc de l’heure. On a jasé avec un petit serveur de 19 ans, dans un restaurant semi-touristique. Il ressemblait vraiment à John Travolta, c’est pour ça qu’on a commencé à jaser avec lui! Lui, il travaille de 8 h le matin à 11 h le soir. Il gagne 3 Cuc par jour… Et lui, il a une bonne job PAYANTE. Faites le calcul. En plus, le gouvernement Cubain travaille très fort pour garder le contrôle de ce qui est diffusé sur Internet, faque probablement que le site de Ricardo est banni.

Complexe Cuba? De tous les pays qu’on a visités, c’est le plus difficile à sizer. Y’en a qui disent que les Cubains sont quand même biens, qu’ils ont l’éducation et les soins de santé gratuits et sont propriétaires de leur maison sans jamais l’avoir payée. Ok, mais ils ne peuvent pas sortir de leur pays, ne peuvent pas parler contre leur gouvernement, ne peuvent pas penser librement, ne peuvent même pas se partir une business de vente de noix de coco sans risquer la prison.

Quand on est là en vacances, ça un peu l’air d’un paradis. Les villes sont super belles, les gens sont souriants et sympathiques. Dans les villes, ils sont habillés comme nous et ils vont sur Facebook dans les parcs. Les enfants sont trop cutes dans leurs uniformes scolaires, la bouffe dans les restos est pas à se jeter par terre, mais ça s’améliore. Mais, tsé, le vernis cubain, il est facile à gratter. En parlant aux gens et en s’intéressant à ce qu’ils ont à dire, on se rend compte au final, que les seuls qui profitent vraiment de ce système despotique, ce sont deux frères, célèbres pour leur révolution en 1959, et leurs amis. Je ne parle pas ici de Ding et Dong, même si j’avoue qu’on peut mélanger Ti-Mé et Fidel.

Mais je crois que le gouvernement sous-estime son peuple. Un peuple qui a déjà vécu une révolution, un peuple qui a eu trop faim après à la chute de l’URSS en 1990, un peuple qui commence à être tanné. Les Cubains ont une force de caractère incroyable, et ils savent qu’en gang, ils sont plus forts. Pis ça vaut vraiment la peine de gratter le verni, parce qu’à ce moment-là, on découvre la vraie essence de Cuba, pis ça fesse, pis c’est encore plus beau que le bar dans piscine au Barcelo Solimar de Varadero…

DSCN6567

À suivre!

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s